En
parcourant les salles dans l'ordre, Pierre a repris le fil du déroulement de
l'évolution de la pensée philosophique depuis Platon jusqu'à nos jours
parallèlement à la conceptualisation de l'image en tant que telle et de la
force du concept d' "art" qui s'est progressivement imposé après
avoir dû se battre contre des idées presque délictueuses, comme le reflet de
Dieu,
Bernard Henri Levy fait de cette confrontation entre les idées successives émises
par les différents types de pensée philosophique et, l'évolution de l'art
en peinture et en sculpture, la recherche d'une Vérité essentielle comme un
couple indissoluble entre la philosophie et l'art, dont on perçoit l'exigence
et la réalité à la fin de l'exposition comme un concept éminemment vivant,
constamment transformé , et, comme "Alien" renaissant de
"ses cendres" subjectives et objectives en permanence, en y imprimant
la marque de chaque époque, sous une mouture nouvelle et imprévisible.

Historique de l'exposition:
( source site de la fondation Maeght)
C'est en août 2011 qu'Olivier Kaeppelin, directeur de la Fondation Maeght, demande au philosophe et écrivain Bernard-Henri Lévy, de réfléchir sur la question des relations entre l'art et la philosophie pour l'exposition de l'été 2013 de la Fondation.
Sur les relations entre la peinture et la littérature, il existe quantité de travaux.
Sur la représentation, dans la peinture, de la figure même du philosophe, sur le mouvement de la pensée, il y a eu des expositions.
La question de savoir, en revanche, comment la philosophie travaille ou entrave la peinture, ou comment la peinture, à l'inverse, prolonge, relance ou fait taire la philosophie, la question du corps à corps entre une philosophie dont l'un des premiers désir fut d'exclure de la Cité des peintres automatiquement renvoyés du côté de l'ombre ou du simulacre et une peinture qui, très vite, a résisté, contre-attaqué, voire défié la philosophie sur le propre terrain où elle régnait, cette question demeure obscure et c'est d'elle qu'il s'agit ici.
L'exposition proposera un itinéraire à travers ces œuvres de l'esprit qui se déploiera en sept "séquences" :
Première séquence : La Fatalité des ombres.
Deuxième séquence : Technique du coup d'état.
Troisième séquence : la Voie Royale.
Quatrième séquence : Contre-Être.
Cinquième séquence : Tombeau de la philosophie.
Sixième séquence : La revanche de Platon.
Septième séquence : Plastèmes et philosophèmes.
Document de Pierre Lazar
La couleur de la
vérité : A propos de quelques remarques philosophiques dans la brochure de
l’exposition « Peinture et Philosophie » à la Fondation Maeght.
Apprenons-nous quelque chose en contemplant une œuvre d’art ?
Si cela est le cas, quelle est la nature de cette connaissance, et
comment l’acquiert-t-on? Quand bien même la réponse aux deux dernières
questions leur parait moins évidente, la plupart des gens, aujourd’hui, répondraient
affirmativement à la première. L’idée
que l’art puisse être une source de connaissance n’a pas toujours été partagée, en particulier parmi les philosophes. C’est
dans ce contexte qu’il faut situer la démarche de Bernard Henri Levy (BHL)
dans l’exposition « Peinture et
Philosophie » qu’il a organisée à la Fondation Maeght. Le thème ambitieux qu’il développe à travers 126
œuvres d’art est celui d’une guerre entre l’art et la philosophie, tout
simplement pour la recherche de la vérité !! Ce thème paradoxal- que veut
dire la vérité en peinture ?-, BHL le développe dans les brillants
commentaires du catalogue, notamment
dans les paragraphes introductifs aux
sept stations de l’exposition. Les notes
qui suivent couvrent les quatre premières stations, celles ou sont
principalement évoquées les philosophes et les concepts philosophiques.
1. La Fatalité des Ombres : « Les
artistes depuis Platon et le mythe de la Caverne sont condamnés à dire non pas
l’Etre mais son reflet »
Pourquoi commencer par Platon ? A juste titre Platon
est considéré comme le fondateur d’une tradition qui voit un conflit inhérent
entre l’art et la philosophie. Platon
oppose la connaissance qu’a un artisan de l’objet qu’il a produit avec celle du
peintre qui ne fait qu’imiter sans avoir aucune idée de l’objet. L’artisan ne connait que des objets
particuliers et sa connaissance est donc inférieure à celle du philosophe qui a accès à l’ « l’idée » de
l’objet en général. Dans la République,
Platon prend l’exemple d’une chaise. Il oppose l’imitation du peintre
qui peint la chaise à la connaissance
pratique de l’artisane et à celle, conceptuelle, du philosophe :
l’idée de la chaise, une espèce de moule commun à toutes les chaises empiriques. Ainsi Platon parle de l’idée du cheval, de l’idée
de l’homme, de l’idée de la justice etc… En termes modernes, l’idée d’une chaise recouvre à la fois le
concept de chaise-ce que toutes les chaises ont en commun- et ce que
nous savons sur la structure physico-chimique des chaises. La connaissance de l’artiste qui ne fait qu’imiter
le travail de l’artisan et ne connait pas, comme le philosophe, l’idée derrière l’objet qu’il peint, est donc,
pour Platon, doublement éloignée de la véritable
connaissance. Elle est à la fois une source d’erreur sur la nature des choses et d’illusion puisque l’artiste croit
connaitre quelque chose, à l’image des hommes emprisonnés dans la fameuse caverne à laquelle BHL fait plusieurs fois référence dans ses commentaires (voir
l’insert ci-dessous ).
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Insert : Le Mythe de la Caverne.
Dans une caverne, des hommes sont enchainés. Ils n’ont
jamais vu la lumière du jour. Des choses elles-mêmes, ils ne connaissent que
les ombres projetées par un feu allume derrière eux. Que l’un d’entre eux soit
libéré de ses chaines et accompagne de force vers la sortie, il sera d’abord cruellement ébloui par la lumière du
jour à laquelle il n’est pas habitue. Il ne parviendra pas a percevoir ce qu’on veut
lui montrer et voudra retourner dans la
caverne. S’il persiste, il
s’accoutumera et verra le monde dans sa réalité.
La caverne symbolise
le monde sensible ou les hommes pensent accéder à la vérité par leur sens. Ils
sont dans l’illusion. La connaissance des choses exige que les hommes se
sortent du monde sensible et elle nécessite un travail pénible pour comprendre
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Platon méfie
des artistes et veut les éloigner de la cité, mais il s’agit principalement des
tragédiens et des poètes-les poètes mentent, dit-il. Il faut donc
à mon avis relativiser l’opposition de
Platon aux peintres et aux sculpteurs même si sa vision de l’artiste
comme étant seulement capable d’imitation peut nous paraitre aujourd’hui singulièrement
limitée.
La Technique du Coup d’Etat. « Qui
rendra à l’image ses droits ? Certainement pas les philosophes. Pas
davantage les théologiens catholiques qui contrairement à la légende ne sont
pas moins embarrassés par les formes peintes que les tenants de l’esprit d’Athènes
et de Jerusalem ».
On connait l’histoire de l’iconoclasme et son dénouement. L’église
orthodoxe accepta le culte des images contrairement à l’église catholique qui reconnut toutefois un rôle aux images pour l’éducation
et l’édification des fidèles. Le
fondement théologique du débat sur l’iconoclasme en a été l’interdiction biblique de représenter D-ieu,
interdiction d’autant plus redoutable si D-ieu est incarné et si l’homme est
perçu comme ayant été créé à l’image de D-ieu. Saint Augustin
fera une synthèse entre le néo-platonisme grec et la doctrine chrétienne
qui servira à la fois aux partisans et aux détracteurs de l’iconoclasme. Platon dévalorisait
la beauté physique par rapport à la beauté
spirituelle. Les néo
platoniciens, notamment Plotin qui beaucoup inspiré Augustin, au contraire, voient dans la beauté physique une émanation
de l’Etre Absolu (l’Un de Plotin). Augustin transposera cette idée dans le cadre
de la théologie chrétienne et verra dans la beauté naturelle, y compris celle
des êtres humains, un reflet de la
beauté invisible de Dieu. Encore faut-il
être capable de dire quelque chose sur D-ieu, un D-ieu créateur et de ce fait radicalement
différent de ses créatures. Cette idée de l’incommensurabilité de D-ieu et des
hommes est une question qui hantera la
théologie du moyen Age, notamment chez Saint-Thomas d’Aquin qui s’oppose directement à Saint Augustin sur la
possibilité de définir positivement la nature de D-ieu. Elle ralentira le
développement de la représentation des hommes dans l’art qui restera longtemps
limitée au le cadre de l’histoire sainte. La
résolution de ce conflit ne se fera vraiment qu’au moment de la
renaissance italienne. Tout d’abord chez
Dante qui, une génération après Saint Thomas,
convoque à la fois Virgile et la Bible,
puis dans l’extraordinaire évolution de
la peinture du quadrocento (telle qu’on peut la retrouver dans la galerie des
Offices). Dans son commentaire, BHL met l’accent sur le rôle des peintres eux-mêmes qu’il
qualifie de « coup de force ». , D’une manière tout à fait originale,
Il met l’accent sur les représentations
de Véronique, une femme juive, dont le
nom n’apparait dans une aucune évangile.
3. La Voie Royale : « Ce ne sont
plus les philosophes mais les peintres
qui sont les bergers de l’Etre et les pourvoyeurs de la vérité ».
Dans le commentaire sur cette station, BHL reprend le paradigme des philosophes
romantiques allemands (au XIXème siècle) selon lequel l’art est indispensable
pour donner une intuition de l’absolu, donc de la vérité. Chez Kant déjà, c’est l’art seul qui seul permet l’accès au
sublime qui est au-delà du beau. Dans
l’expérience du sublime, l’art nous
donne une expérience immédiate de l’unité de l’être ; l’art complète ainsi la philosophie qui est
obligée de par sa méthode de disséquer les choses que soit au niveau de la
théorie de la connaissance (raison pure) ou de l’éthique (raison pratique). Dans une perspective plus pragmatique, on peut
dire que les romantiques ont bien compris que les sens et la passion parlent par images
et non pas par concepts. La connaissance
de l’homme passe par l’art. Au XXème
siècle, le philosophe allemand Heidegger,
reprendra ces thème en leur donnant une nouvelle tournure à la fois dramatique, historique et
métaphysique qui a séduit beaucoup les
modernes, notamment en France. Comme
on peut le voir dans ses commentaires, BHL se situe dans cette tradition. La
philosophie y apparait comme un aveugle et l’art comme le moyen de pénétrer les
énigmes. Aussi, l’expression poétique de «
bergers de l’Etre » est empruntée à Heidegger qui l’utilise pour parler non pas
des peintres mais de l’homme en général.
4. Contre-Etre : « Friedrich
Nietzsche renverse la perspective…La vocation de l’art n’est-elle pas, rompant
les amarres avec les quais de l’Etre de proposer l’accès a un tout autre monde
dont il sera le seul à définir le régime et les contours »
Chez Nietzsche, La création artistique devient le modèle pour
la production philosophique et l’esthétique devient la philosophie première,
avant la théorie de la connaissance et avant l’éthique. C’est en ce sens qu’on
peut parler de renversement de perspective. Pour Nietzsche, l’homme crée ses
propres valeurs à la manière d’un artiste qui crée une œuvre d’art. La morale devient une production artistique, comme il le dit, par-delà le bien et le mal. C’est
Nietzsche s’oppose ainsi à la fois aux
religions judéo-chrétiennes et à la tradition philosophique issue de Platon. La phrase fameuse de Zarathoustra « Dieu est mort », s’oppose à l’idée judéo-chrétienne que les
valeurs ultimes- le « tu ne tueras point »- sont révélées. En même temps
Nietzsche s’oppose à Platon pour qui les valeurs existent en soi (le Bien pour Platon existe
bel et bien dans le monde des idées) ;
c’est à l’homme de les retrouver
par le travail philosophique. En dévalorisant la raison, Nietzsche s’oppose
également à l’éthique laïque des lumières (notamment à celle de Kant). C’est peut-être cette critique radicale des
valeurs que BHL veut signifier par le
terme original de « Contre-Etre ». Une des grandes sources de séduction de Nietzsche c’est son idée que choisir les valeurs en éthique relève
de l’art ; la morale et la politique deviennent une question personnelle, voire une question de bon gout. Par-delà
son aspect libérateur, on ne peut s’empêcher de penser aux risques inhérents à une telle
démarche, dont on a vu certains se matérialiser dans
l’histoire du XXème siècle. C’est sans doute pourquoi, BHL, fasciné et ambivalent,
a choisi de montrer également des œuvres qui évoquent le coté obscur de l’héritage
Nietzschéen.
Pierre Lazar
Paris, le 8 Octobre 2013